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Michael Jackson – Immortal (EPIC 88697 99394)
CD – Date de sortie : 21 novembre 2011

 

 

Lorsque j’étais gamin, je passais mes journées à écouter la musique de Michael Jackson en étudiant son évolution depuis les enregistrements studios jusqu’aux versions live. Jackson avait cette faculté unique de présenter sa musique sous un nouveau jour pendant ses concerts. En 1987, lorsque le BAD tour s’est mis à sillonner les routes, tous les documentaires et émissions spéciales diffusés à la télé montraient des extraits des chansons jouées sur scène, avec des breaks et des arrangements conçus et bichonnés pour submerger les oreilles des spectateurs. J’ai ensuite atteint le paroxysme en assistant à l’un des concerts du BAD tour, « en vrai ». L’énergie et la créativité de Michael pendant sa toute première solo m’avaient conquis. Chaque morceau était magnifié au possible et sonnait comme l’hymne d’un monde où tout était possible. Voilà des sons que je voulais avoir tout le temps avec moi, dans mon bon vieux Walkman… Et puis il y avait aussi les versions spéciales utilisées pour les perfs télé, sans oublier celles préparées pour les clips… Quiconque aime la musique de Michael Jackson a remarqué la profondeur de ses chansons – paroles et musiques – quel que soit leur format.

Au beau milieu de ces incroyables années 80, alors que je découvrais toute cette musique en même temps que Michael Jackson développait sa carrière tel un pionnier de l’ère multimedia, je tentais de recopier le son de mes cassettes VHS depuis ma télé et mon magnétoscope. Le son était bien évidemment médiocre et j’ai alors essayé de recréer tant bien que mal ces mixes avec ma modeste chaine hi-fi. Cette tentative bien naïve m’a mené à imaginer des remixes faits maison. C’est à cet instant précis que ma platine double cassette me faisait croire que j’étais le roi du monde. Les plus jeunes lecteurs ne peuvent pas comprendre l’importance de ces machines à cette époque. Il était possible de copier des cassettes, et, avec beaucoup de temps et de patience pour maîtriser chaque mécanisme, de créer ses propres remixes et compilations… Aujourd’hui, tout a, bien évidemment, changé de façon notoire. De nombreux logiciels permettent de se lancer dans la création audio et de transformer un simple PC portable en studio d’enregistrement. Ce qui prenait un mois à réaliser est désormais à portée de clic. Quelques minutes suffisent pour obtenir quelque chose d’écoutable. Les temps changent…

Toutes ces pensées tournent dans ma tête depuis que j’écoute la bande son du nouveau spectacle du Cirque du Soleil, Michael Jackson The Immortal World Tour. Les fans et les amateurs de musique sentiront et comprendront à coup sur que l’amour du producteur Kevin Antunes pour l’oeuvre de Michael Jackson est sincère. Et cet album Immortal apparaît comme un rêve devenu réalité dans lequel Antunes a plongé tête la première. Bien entendu, parcourir l’ensemble du catalogue Jackson pour choisir les chansons qui seront retenues pour créer les remixes et mashups peut donner mal à la tête : « pourquoi ce titre fonctionnerait-il mieux que celui-ci ? » J’imagine que c’est le type de question que Kevin Antunes a du se poser. Mais, pour faire simple, il est possible d’y répondre et de relever le défi en mettant son coeur à l’ouvrage. Kevin Antunes a eu un accès total aux enregistrements multi-pistes originaux de Michael Jackson (y compris ceux des années Motown). C’est comme si un gars bourré de talent avait la permission d’entrer dans la réserve secrète du père Noël. Et le résultat parle de lui-même.

L’album Immortal est un mélange savamment conçu de sons, d’idées et de références qui sauront toucher aussi bien le grand public que les fans qui se sentent si concernés par la préservation de l’héritage musical de Michael Jackson : réimaginer les chansons et pas seulement les remixer. Pour toute personne ne vivant pas sur le sol américain, le CD reste encore un projet abstrait, tout simplement parce que le show ne s’est pas encore installé dans nos salles. Les images, les chorégraphies et toutes les autres séquences réalisées par les équipes du Cirque donneront à cette bande son toute sa dimension et sa signification. Le CD disponible aujourd’hui est en fait le teaser qui parlera à votre esprit. C’est également une nouvelle interprétation et une belle occasion de porter un regard nouveau sur la musique de Michael Jackson.

Le premier CD regorge de surprises. Workin’ Day And Night est servi comme un « opener » de premier ordre, avec des breaks calqués sur ceux des versions live jouées pendant les tournées solo du Roi de la Pop. Sur toutes les ballades présentes sur Immortal, la voix de Michael Jackson est mixée en avant. Childhood et Human Nature frôlent l' »Unplugged ». Les arrangements originaux sont réduits à l’essentiel et en écoutant ces pistes, on se rend compte – une nouvelle fois – que rien n’avait décidément été laissé au hasard pendant les séances d’enregistrement. Le temps fort de cette première galette est sans aucun doute la trilogie Heartbreak Hotel / Smooth Criminal et Dangerous. L’esprit de Jackson se fond dans les mixes et les mashups imaginés par Kevin Antunes. L’action, l’énergie et la structure de cette séquence rendent hommage à la vision de Michael Jackson, qui a sans cesse cherché à faire évoluer ses prestations scéniques vers des terres inconnues. Souvenez-vous, à l’aube des années 90, lorsqu’il a présenté pour la première fois Dangerous au public des American Music Awards, il avait établi de nouveaux standards et donné la mesure. La trilogie produite par Antunes revisite cette habilité à transformer une chanson en un numéro à la mise en scène élaborée, avec une histoire et un style. La séquence Another Part Of Me résume l’approche de la composition et de la danse selon Michael Jackson : comment un maître et un génie crée son art. Aucun autre titre excepté Another Part Of Me ne pouvait mieux porter ce message : Jackson et son art ne font qu’un. Et comme il l’écrit si bien dans les notes de l’album Dangerous : « Le créateur et la création se mélangent dans un tout composé de joie ». Un autre moment inoublialble du CD est cette séquence effrayante basée sur Is It Scary / Threatened et Thriller, qui, bien entendu, ne tombe pas dans le piège de reproduire sur scène le légendaire short film réalisé par John Landis. Les mesures qui accompagnent la chorégraphie originale sont présentes, mais Antunes a également cherché à développer une atmosphère inédite.

Alors que le premier CD semblait avoir grillé toutes les bonnes cartouches, le second en aligne d’autres. Le point d’orgue reste bien entendu la reprise incroyable de They Don’t Care About Us. La chorale originale enregistrée à l’époque et diffusée sur quelques remixes en 1996 est un ode militaro-gospel à la tolérance et au courage. Là encore, le message du Roi de la Pop résonne comme un testament et touchera une nouvelle génération de fans. Beat It et State Of Shock évoluent autour de cette idée de duo/battle. Le danger ici est de remplacer le solo mythique d’Eddie Van Halen par un autre enregistré spécialement pour ce CD : cette version ne pourra prendre tout son sens que sur scène. JAM sonne désormais comme un bel hommage à Heavy D et contentera les fans du short film avec tous ces bruits de balle de basket qui construisent le rythme de la chanson (et ce même si le concept initial du clip était de montrer Michael sous les traits d’un roi d’un chateau magique). Le Immortal Megamix est la célébration à l’intérieur de la célébration. Là encore, le fait d’y inclure Billie Jean et de ne pas l’isoler dans un numéro à part semblait très risqué. Mais l’ensemble fonctionne plutôt bien, et chaque titre réussit à trouver sa place jusqu’à l’exposion finale sur Black Or White.

Le message de Jackson est important, voire essentiel afin de comprendre son oeuvre, et on pouvait craindre qu’un tel spectacle pouvait s’en éloigner. En fait, Immortal réussit à transmettre son message d’amour. Les nouvelles versions voyagent à travers la musique de Jackson mais gardent également ses paroles au coeur de l’action. Cependant, quelques moments bizarres alourdissent cette ambitieuse fresque : des éléphants évadés d’un improbable zoo-Bollywood ont remplacé les rats de Ben, et je continue à m’interroger sur le lien entre Scream et Little Susie, servis dans le même tableau. Par moments, il y a un décalage entre les mixes et le sens, la forme et le fond. Dancing Machine est sans doute plus Cirque que MJ, mais il faut également toucher le grand public. The Way You Make Me Feel, avec sa rythmique très complexe (le rythme est loin d’être une simple accumulation d’effets programmés sur Synclavier) et sa version jazz créée par Michael et utilisée pour la désormais légendaire prestation aux Grammy Awards 1988 sont absents. En espérant que cet autre grand classique fera partie du show permanent qui ouvrira ses portes à Las Vegas en 2013. Mais avant cela, nous aurons sans aucun doute tous été témoins du succès mondial d’Immortal. Personne et rien ne remplacera la magie du Roi de la Pop, mais revisiter son oeuvre avec sincérité permettra d’amener de nouvelles générations de fans aux portes de son royaume. Longue vie à Neverland.

Richard Lecocq – 23/11/2011
auteur de Michael Jackson KING

 

NOTE : 15/20