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The Jacksons – Triumph – Epic / Legacy (33558 2)
CD – Europe – Date de sortie originale : Octobre 1980 – Réédition 27 janvier 2009

 

 

L’album : Auréolé du succès de son album Off The Wall, Michael Jackson retrouve ses frères pour enregistrer Triumph. Une évidence hante les murs du studio : Michael seul suscite plus d’intérêt que tous les Jacksons réunis. En solo, ses chiffres de vente s’envolent, et son talent brille de 1 000 feux, un peu comme un diamant présenté sous sa forme la plus simple et dénudée, sans artifice ou emballage inutile. Probablement conscients de cet état de fait, les frères Jacksons s’impliquent corps et âmes dans la réalisation de cet opus. Michael Jackson se souvient de cette ambiance dans [son autobiographie] Moonwalk : « [Mes frères] savaient qu’ils étaient en compétition avec les compositeurs de Off The Wall et ils ont fait un très bon travail ».

Destiny avait permis aux Jacksons de confirmer leur statut de jeunes auteurs-producteurs, habilement secondés par les plus grosses pointures des studios californiens. Triumph sonne comme une réponse indirecte à Off The Wall. Il se permet aussi de proposer une identité sonore propre et forte : un funk aérien aiguisé comme le couteau d’un flibustier parti à l’assaut du Dance Floor. Can You Feel It impose ses mesures funk-rock pendant 6 minutes, magnifiées par le court métrage The Triumph (1981). Culte, complètement impensable dans l’univers du clip actuel (car reflet d’une naïveté à jamais disparue), Can You Feel It est une véritable incursion dans les mondes de plus en plus proches de la vidéo et du cinéma : le vidéoclip, tel que Michael Jackson va le développer dans les années 80, est né. Lovely One, premier single et nouvelle livraison du duo Michael/Randy surfe sur le même groove que Shake You Body. Michael décolle sur Your Ways, avant de s’envoler avec Everybody (réponse directe à Get On The Floor du Wall, selon Michael).

La face B (et oui !) démarre comme dans un cauchemar avec Heartbreak Hotel, sagement rebaptisée This Place Hotel pour éviter toute confusion avec le classique d’Elvis. Titre hautement visuel et bourré de bonnes idées, Heartbreak est une révélation : Michael a bien retenu les leçons prises sur le tas en studio aux côtés de Quincy Jones et Stevie Wonder : le travail avec l’un et l’observation de l’autre lui donnent la confiance et l’audace nécessaires pour mettre sur bande ses idées les plus folles, fruits de son génie sans limite. Time Waits For No One, placée juste après le délire Ghoul de Heartbreak, rend hommage à l’art d’agencer les titres selon Jones. La fin de l’album oscille entre funk torride (Walk Right Now et ses breaks à 200 à l’heure; Wondering Who et ses démarrages de fusées) et mid-tempo pour vol en ULM (Give It Up).

Au final, 9 pistes qui n’ont pas à rougir face à Off The Wall et le reste de la production funk du moment. Sauf que : le son, trop clean, reste moins excitant que certains titres de funk plus gras, qui ont l’avantrage de faire moins de chichi lors de l’épreuve décisive du Dance Floor, où la course à l’efficacité immédiate reste la règle principale. Mais cette remarque n’est en rien une insulte à la musique des Jacksons : inspirée et plus fine qu’il n’y parait, elle trouve sous la forme de son Triumph sa matérialisation la plus abouttie, celle d’un groupe qui n’aura désormais plus rien à prouver, malgré des classements tièdes et une promo assez timide. Le Triumph Tour, dernière vraie tournée des Jacksons, sera le sacre ultime de ces jeunes millionnaires, véritables artisans de la scène. Le public ne s’y trompe pas et cette fièvre communicative contamine les 4 faces du double album Live qui sort en novembre 1981 (nous en reparlerons une autre fois).

Reste que ce carcan familial demeure bien trop serré pour le jeune Michael. Comme un signe sans appel du destin, son Heartbreak Hotel, véritable coup de pioche dans la maison fraternelle, assène un coup sérieux à l’unité du groupe, qui, dès lors, ne cessera de se lézarder.

 

La réédition : Le lifting infligé à Triumph consiste en une combinaison d’éléments de première classe qui ont du mal à se marier. Sony Music USA n’a pourtant pas lésiné sur les moyens : Mark Wilder, multi-Grammyfié et architecte des plus belles rééditions de Miles Davis, se charge du remastering. Ernest Hardy, chroniqueur pour le New York Times, le Village Voice et autres Los Angeles Times tente d’expliquer, essai à l’appui, l’impact des Jacksons dans le monde de la musique, et le monde tout court…

Le mastering de Wilder n’apporte pas de différence flagrante. Globalement, le son gagne en force (mais pas tant que ça). Certains détails ressortent (les bidouillages de Wondering Who, le doigté de certaines lignes de basses et l’éclat de certains cuivres), mais bien souvent, le son ne décolle pas.

Les bonus sont des nouveautés « partielles » : le remix de Walk Right Now est déjà paru en CD en 1988 dans la collection Mixed Masters. L’instru de la même chanson et la version single de Heartbreak Hotel (amputée de ses intro et outro mémorables) sont les réels petits plus qui combleront les complétistes.

Le livret fait amèrement regretter celui produit dans les années 80 : les paroles des chansons disparaissent au bénéfice de l’article pataud pondu par Ernest Hardy. Certains passages rappellent quand même quelques anecdotes marquantes, comme la diffusion du clip Can You Feel It en ouverture de chaque concert du Triumph Tour. Malheureusement l’ensemble du packaging fait quand même un peu cheap, bien loin d’une conception Premium digne de ce nom (cf. l’effroyable livret : recto couleur, verso noir et blanc…).

Réédition tant espérée et finalement arrivée (Sony Music USA a décalé sa sortie à trois reprises !!), Triumph – nouvelle version – ne cache pas sous son boîtier le lot de surprises qui aurait pu en faire un CD de première classe. Mais ne boudons pas notre plaisir : comment résister à une telle invitation à célébrer la musique de la famille la plus talentueuse du show business ? Les 9 titres de Triumph sont l’essence même de toute la créativité du groupe : un patchwork de compositions à la musicalité sous-estimée servi par un funk fin et racé. Une oeuvre à écouter et à disséquer pour toujours mieux comprendre le son Jackson.

Richard Lecocq  – 05/01/2009

 

NOTE : 15/20