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The Jacksons – Destiny – Epic / Legacy (30869 2)
CD – Europe – Date de sortie originale : Décembre 1978 – Réédition 27 janvier 2009

 

 

L’album : Fin novembre 1977, lorsque Michael Jackson franchit les lourdes portes des bureaux new yorkais de CBS avec son père [et manager] Joe, c’est le destin entier de la famille Jackson qui est en train de se jouer. La tâche est lourde : il s’agit de convaincre les dirigeants de leur maison de disques de les laisser composer, enregistrer et produire leur propre musique… Car les débuts chez Epic sont loin d’avoir tenu leurs promesses. Depuis leur départ de la légendaire Motown en 1975, les Jacksons ont sorti deux albums livrés clé-en main par les producteurs Soul du moment, Gamble & Huff… Autant dire qu’ils ont quitté un Motown pour un autre.

En guise de semi-liberté négociée et contractuelle, chaque ‘opus’ contient tout de même deux chansons proposées par le groupe. Michael en profite pour livrer au public sa première composition : Blues Away, 5ème piste de l’album The Jacksons, met en avant son amour évident pour les balades et les belles mélodies. Sur Goin’ Places, leur second album pour CBS et leur plus gros échec commercial, Do What You Wanna et Different Kind of Lady, tous deux écrits en groupe, laissent pointer une urgence Disco-Funk synonyme de demande d’indépendance. Confinés à des rôles d’éternels bambins-pantins sages de l’Amérique à travers une série de shows TV qui porte inévitablement préjudice à leurs ventes de disques et à leur crédibilité, les 5 frères se rendent compte que l’avenir du groupe ne tient plus qu’à un fil.

Le meeting chez CBS est décisif. Walter Yetnikoff, PDG fraîchement en place, est impressionné par la détermination de Michael Jackson. Le jeune homme dresse un bilan réaliste de la situation et pose les doléances familiales sur la table. Il avait déjà affronté Berry Gordy pour lui faire part du mal-être des Jackson 5 chez Motown. Secondé par son père, bien conscient du charisme de son fiston, il s’essaie à un remake face à son nouveau patron. A vrai dire, Yetnikoff songe déjà à se débarrasser des Jacksons : la promo de leur dernier album, Goin’ Places, riche de 4 singles, ne leur permet de décrocher qu’un timide disque d’Or (500 000 exemplaires). Face à cette situation presque désespérée, un ange gardien fait surface et va accélérer les choses. Il s’appelle Bobby Colomby, chef de produit chez Epic Records. Il appuie la demande de Michael et Joe Jackson et réussit à convaincre CBS de donner « une dernière chance » au groupe. Yetnikoff se laisse séduire et coupe la poire en deux : les Jacksons ont carte blanche, mais Colomby reste dans les parages, histoire de prendre la main et de terminer le travail si les choses dérapent en studio.

Destiny est l’album du ‘quitte ou double’. Les Jacksons n’ont pas le droit à l’erreur. Ils couchent sur bande 7 de leurs compositions, dont trois réalisées par le duo Michael/Randy : Shake Your Body (Down To The Ground), All Night Dancin’ et That’s What You Get (For Being Polite).

Shake est un hymne Dance Floor intemporel, une référence dans la galaxie Funk. Aux USA, le titre se classe 7ème au Billboard et offre aux Jacksons un 45T de platine (plus de deux millions d’exemplaires vendus). Autant dire que la cuisine du groupe régale aussi bien les fans hardcores qu’une nouvelle génération n’ayant pas forcément connu les premiers hits des Jackson 5. En Europe, Blame It On The Boogie est le single phare. C’est la seule chanson non-composée par les Jacksons exigée par CBS. Elle a été co-écrite par un Anglais, un certain Mick Jackson, qui ne manque pas de sortir sa propre version (restée anecdotique à ce jour).

All Night Dancin’ et ses 8 minutes permettent aux Jacksons de confirmer leur sens du groove et de remettre la Dancing Machine en route : sur scène, ils tentent de timides envolées et rêvent de taper le boeuf : exercice qui relève de l’exploit pour ces jeunes performers bercés par les techniques millimétrées et psycho-rigides made in Motown.

That’s What You Get (For Being Polite) referme l’album en amenant du contraste et de la profondeur. En guise de conclusion, comme pour annoncer ses années solo, Michael chante la solitude, le manque d’amour et l’éternelle insatisfaction…

Pour donner vie à leurs chansons, les Jacksons se paient le luxe de réunir les ténors des studios californiens : Michael Sembello, Greg Phillinganes, Nathan Watts et Paul Jackson. Ces vieux briscards des studios, habitués à enregistrer aux côtés d’artistes comme Stevie Wonder ou Donald Fagen (Steely Dan) vont permettre à Destiny de trouver son identité sonore, si ronde et solide.

La magie de Destiny réside dans cet habile mélange de funks barrés (All Night Dancin’, Shake Your Body) et de balades universelles, aux doux accents Gospel (Bless His Soul et Destiny). S’ils continuent de chanter l’amour, la fraternité et la paix entre les peuples, ils sont également conscients de la noirceur du monde qui les entoure : « Les gens me poussent à bout, abuserait-on de moi ? J’aimerais avoir une réponse », martèle Michael dans Things I Do For You. La paranoïa règne à Encino, et les Jacksons partagent leur expérience de la façon la plus spontanée qu’ils connaissent : en chantant et en dansant.

Rien n’est à jeter dans Destiny. Le type d’album qu’on écoute d’une traite. Vocalement, Michael Jackson franchit un pas. Il est à l’aise dans tous les registres. Sa voix gagne en confiance, loin des trémolos superflus et bouche-trous des sessions Gamble & Huff. Son interprétation de Push Me Away, chanson au potentiel énorme, lui donne l’occasion d’aiguiser son falsetto. Si ce titre ne sort pas en single, il sera tout de même « performé » dans plusieurs show télé américains (Soul Train et American Bandstand).

Véritable succès critique et commercial, Destiny permet aux frères Jacksons de (re) devenir le groupe chéri de l’Amérique. Le 21 juin 1979, Tom Bradley, le Maire de Los Angeles, assure l’inauguration du ‘Jackson Day’ : les Jacksons et 300 invités se retrouvent au sous-sol de la City National Bank de Beverly Hills. Cette soirée célèbre les 10 ans de carrière du groupe familial et couronne leurs derniers exploits discographiques (Destiny devient disque de Platine) et scéniques (le Destiny Tour est leur dernière tournée mondiale en date).

 

La réédition : Même punition que celle réservée à Triumph. Le livret permet toutefois de découvrir un cliché « inédit » des Jacksons posant devant deux flippers. Les photos présentes dans la magnifique édition vinyle Gatefold ont également été intégrées.

L’essai d’Ernest Hardy tente de politiser des choses qui, à en croire les Jacksons eux-mêmes dans leurs nombreuses interviews, ne l’ont jamais été. Car la réussite de ces 5 frères n’est peut-être pas tant celle d’un groupe de jeunes afro-américains que celle d’anciens Motowners qui ont dû – et su – s’imposer dans une industrie musicale à jamais prisonnière de ses préjugés : difficile en effet de laisser un artiste voler de ses propres ailes et de l’encourager à prendre des risques. Marvin Gaye est passé par là, Stevie Wonder aussi.

Côté mastering, les balades offrent les plus belles minutes de cette nouvelle édition. That’s What You Get (For Being Polite) voit son image stéréo élargie et les cordes de Bless His Soul sont traitées avec soin (c’est la moindre des choses). Malheureusement, le gros son des mastodontes que sont Blame It On The Boogie et Shake Your Body ne résonne pas avec l’efficacité escomptée. Les versions longues de ces deux titres, proposées en bonus telles qu’elles étaient sorties à l’époque, sont disponibles en format CD depuis 1989 via à une mini compilation japonaise intitulée The Jacksons – The Best Remixes. Rien de vraiment neuf sous le soleil donc, si ce n’est un pressage qui joue la carte du tout-en-un : album et remixes réunis sur le même support.

Question inévitable : où sont les demos enregistrées à Encino : The Ultimate Collection (2004) avait permis de découvrir la maquette de Shake Your Body… Dommage que l’expérience n’ait pas été renouvelée sur cette édition anniversaire…

Quoiqu’il en soit, 30 ans après sa sortie, Destiny continue de trôner fièrement au sommet de la discographie des Jacksons : un CD à ranger dans votre discothèque, que ce soit cette version ou celle commercialisée en 1986.

Richard Lecocq  – 10/02/2009

 

NOTE : 15/20