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Matt Forger Parle

 

 

Matt Forger a rencontré Michael Jackson pendant les sessions d’enregistrement de Thriller. Suite au succès planétaire de cet album, Matt a également collaboré avec Jackson sur différents projets tels le Victory Tour ou encore Captain Eo. Il a participé à la réalisation du clip Thriller (1983) ainsi qu’aux sessions des albums Bad (1987) et Dangerous (1991). En 2001, il a contribué à la préparation des rééditions de ces disques… Une carte de visite qui en dit long sur cet expert du son Jackson.

Au cours de notre interview exclusive, Matt Forger revient sur la création de Thriller : de l’équipement utilisé au déroulement des sessions, Matt partage avec nous une partie de la légende telle qu’elle fut crée à l’intérieur des studios Westlake à Los Angeles.

 

MJ data bank : Comment et quand avez-vous rencontré Michael Jackson? A quelle occasion avez-vous travaillé ensemble pour la première fois?
Matt Forger : J’ai rencontré Michael au début des séances d’enregistrement de Thriller. Je travaillais déjà avec Quincy Jones, Bruce Swedien & Rod Temperton. Thriller était le prochain projet sur le planning de Quincy.

 

MJ data bank : Pouvez-vous nous en dire plus sur l’équipement utilisé pendant ces sessions : de quelle façon Bruce Swedien et son équipe travaillaient? Il parait que vous aviez branché des enregistreurs 16 pistes en série pour obtenir encore plus de pistes…
Matt Forger : THRILLER est un projet caractéristique de cette époque car il a été enregistré sur des bandes analogiques de 24 pistes. Mais c’est peut-être le seul aspect « ordinaire » de cet album. J’ai travaillé avec Bruce pour développer un système permettant d’utiliser jusqu’à 12 enregistreurs de 24 pistes (format 2 pouces) afin de fournir à Quincy et Michael le nombre de pistes nécessaires pour coucher sur bande leur vision pour cet album. Il y avait deux postes de 24 pistes dans la cabine de contrôle. Les bandes étaient « multiplexées », de façon à pouvoir enregistrer plusieurs pistes tout en disposant d’un monitoring des éléments déjà enregistrés sur bande. Le système tournait en enregistrant la section rythmique d’une chanson sur un 24 pistes Master et en générant des bandes de travail contenant des cue mixes et un grand nombre de pistes vierges pour ajouter les autres couches.


MJ data bank : Bruce Swedien a utilisé le légendaire Acusonic Recording Process. Il a également enregistré sur une console Harrison. Ces outils sont devenus des références. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Matt Forger : L’Acusonic Recording Process est l’équivalent technologique de la philosophie du son selon Bruce. Comme il l’explique lui-même, il a toujours soutenu l’idée selon laquelle il est important de conserver l’intégrité de l’image stéréo du signal audio depuis le premier enregistrement jusqu’au mix final. C’est pour cette raison qu’un grand nombre des bandes et des pistes sont devenues parties intégrantes de la production de Thriller.
La console Harrison utilisée pendant ces sessions était caractéristique des tables de mixage utilisées à l’époque. Elle a cependant subi quelques modifications pour lui donner cette identité sonore d’un niveau supérieur, qui est ensuite devenu le point de repère d’une nouvelle façon d’enregistrer les albums. Bruce a toujours mis en avant un type précis de son, comme une signature. Et c’était le souhait du studio de s’assurer qu’il disposait du meilleur matériel pour accomplir son travail.

 

MJ data bank : La création de Thriller : vous étiez présent pendant les séances, et avez assisté à la sélection des chansons : à votre avis, quelle était la vision de Quincy, Bruce et Michael qui les ont poussés à garder certaines chansons au détriment d’autres?
Matt Forger : La sélection des chansons s’est présentée comme une évolution. Tout a commencé lorsque Quincy et Rod ont passé en revue un nombre incalculables de cassettes et autres soumissions d’idées. Quincy travaillait en créant des « Polaroids » de certains titres, il « capturait » les meilleures chansons pour voir comment elles fonctionnaient : il étudiait la tonalité, le rythme, le tout par rapport à la voix de Michael. Ensuite, il revenait sur les meilleures chansons pour les développer. Au fur et à mesure, la personnalité de l’album a commencé à apparaître, et dautres chansons furent également étudiées avant d’être intégrées. Quincy souhaitait mettre en lumière toutes les facettes du talent de Michael, et il voulait s’assurer que cette diversité serait bien mise en avant. La chose la plus importante était la force des chansons. Seules les meilleures ont fini sur le disque. Au final, tout le processus d’enregistrement d’un album dépend de la solidité des titres. Si vous n’avez pas les meilleures chansons, il vous manque la fondation, cette base qui vous permet de construire une bonne production autour. Nous avions tous conscience de cela.

 

MJ data bank : Ecoute du premier Master : Quincy Jones le décrit comme « horrible ». Comment qualifieriez-vous cette première version de Thriller, restée inédite à ce jour?
Matt Forger : C’était du au fait que le potentiel du projet n’avait pas été totalement exploité. Nous savions que les chansons étaient bonnes. Mais la pression imposée par la deadline et le calendrier très serré ont généré ce stress incroyable autour de ce projet. Lorsque vous êtes aussi fatigué après autant d’heures de travail, vous n’êtes pas à 100% de vos capacités. Et nous avions besoin d’être au top. Nous avons alors décidé de faire un break pendant le weekend, et nous sommes revenus le lundi suivant pour terminer le mixage de l’album.

 

MJ data bank : Comment décririez-vous le son de Thriller?
Matt Forger : Le son de Thriller est un comme un ensemble de couches : richesse, texture et profondeur. C’est un son clair, plein de présence, rempli de chaleur et d’émotion.

Travailler avec Michael est toujours un plaisir et un défi. (…)  Son niveau de professionnalisme a toujours été des plus élevés.

MJ data bank : Comment travaillez-vous avec Michael Jackson, par rapport à d’autres artistes? Quelles sont ses consignes, et comment se développe cette alchimie nécessaire pour obtenir un résultat précis?
Matt Forger : Travailler avec Michael est toujours un plaisir et un défi. C’est un perfectionniste et il exige le meilleur. Mais vous ne pouvez pas vous attendre à moins de sa part. Son niveau de professionnalisme a toujours été des plus élevés. Michael recherche constamment les sons les plus innovants et la meilleure qualité en matière d’enregistrement. Il reste en même temps patient et comprend tout le long processus nécessaire pour découvrir et développer de nouveaux sons. J’ai eu l’a chance d’assister Michael sur différents projets, et j’ai travaillé dur pour créer de nouvelles techniques afin de donner forme aux idées originales qu’il souhaite suivre. La règle en studio a toujours été de faire en sorte que la technologie suive la direction créatrice de la musique.  Après avoir travaillé autant avec lui, cela devient comme une seconde nature de suivre la musique de façon intuitive, ou de suivre les idées de Michael là où la musique l’emmène.

 

MJ data bank : Gardez-vous le souvenir d’un moment particulièrement difficile pendant les sessions d’enregistrement de Thriller, comme une chanson qui a pu vous donner du fil à retordre?
Matt Forger : Oui, Beat It était particulièrement « farceuse ». Cette chanson a constamment défié toute l’équipe. Michael voulait un son « punchy » pour coller à l’émotion de la chanson, si bien que nous étions tous aux bord de nos limites. L’équipement du studio a du ressentir cette lutte et s’est rebellé à sa façon. A un moment, pendant que nous jouions un playback, l’une des enceintes a pris feu et de la fumée à commencer à sortir du mur. C’était comme si le studio répondait à tout cette tension, mais nous avons tenu bon et réussi à coucher cette chanson sur bande : le résultat parle de lui-même.

 

MJ data bank : The E.T. Storybook : je pense que c’est l’un des projets les plus fascinants de la carrière de Michael Jackson : comment avez vous réussi à adapter ce film de deux heures en un album d’une trentaine de minutes ?
Matt Forger : Lorsque nous avons commencé à travailler sur ce projet, nous avions sous estimé le défi technique et créatif qu’il représentait. L’idée semblait simple sur le papier, mais sa réalisation nous a poussés à développer une nouvelle approche de tout notre processus créatif, afin que tous les talents réunis y trouvent leur compte. Voir Quincy, Steven Spielberg et Michael travailler si dur sur ce projet pour le rendre le plus crédible possible voulait dire que nous devions être prêts à changer de direction à tout moment. Un grand travail de pré-production était déjà en place lorsque nous avons commencé l’enregistrement de l’album et j’expérimentais de nouvelles techniques afin de faciliter la tâche aux producteurs. Cela ressemblait à un éléphant qui entrait dans un magasin de porcelaine. Pas à cause des personnalités impliquées dans cette aventure,  car tout le monde travaillait dans le même sens, mais à cause du défi de faire de l’histoire la vraie star du disque.

 

MJ data bank : Pensez-vous que la préparation du Storybook ne vous a pas permis de rester totalement concentrés sur Thriller ?
Matt Forger : D’une certaine façon, oui, cela nous a pas mal détourné des sessions de Thriller. Mais cela nous a également fait comprendre que nous étions embarqués dans un projet historique, même si ce n’était qu’un maigre aperçu de ce qui allait suivre.

 

MJ data bank : Je pense que E.T. et la chanson Thriller ont en commun cette approche « visuelle » de la musique. Vous avez collaboré avec Michael Jackson pour la préparation de ses tournées, de ses prestations scéniques (Kreeton Overture du Victory Tour, certains montages audio et autres concepts pour plusieurs prestations comme le Superbowl 93) et de ses films (Captain Eo) : Comment travaillez-vous cette approche visuelle? Quel sont les éléments que vous utilisez pour apporter ces « images » dans la musique ?
Matt Forger : Quand vous travaillez sur une chanson qui est si forte visuellement, cela amplifie toute la dimension narrative du morceau. Cela doit avoir du sens sous différents angles. Du coup, vous devez travailler sur plusieurs axes. Comment la chanson est racontée aussi bien visuellement qu’uniquement via les paroles. En travaillant avec Spielberg, cela a permis d’avoir un aperçu de l’importance de cette façon de raconter l’histoire sous plusieurs angles. L’histoire, véhiculée par la narration, la musique, en tant que bande sonore, et la nature de l’image qui s’en dégage, comme le reflet du film et des nombreuses émotions qu’il contient. Vous finissez par ressentir toute l’excitation que contient l’histoire.

 

 

MJ data bank : Quelle est la différence entre un projet studio et le travail réalisé pour une prestation scénique?
Matt Forger : Sur scène, rien n’est trop grand. Tout est poussé au maximum : le son, les lumières, la structure d’ensemble, les effets spéciaux : tous ces éléments composent « l’expérience finale ». En studio, vous vous retrouvez face à la musique et aux paroles, et vous tentez d’atteindre les mêmes résultats. Tout doit rentrer dans un format plus réduit. C’est un vrai défi à relever, et manipuler la musique en studio est un exercice délicat. Il faut contrôler avec précaution ce flux dense d’énergie.

 

MJ data bank : A votre avis, quels éléments font de Thriller l’album que nous connaissons aujourd’hui?
Matt Forger : Tout simplement : de grandes chansons, de grandes prouesses, à tous les niveaux, et une grande production.

 

MJ data bank : Vous avez participé à la production de la réédition 2001 de Thriller. Certains bonus prévus ont fini par être retirés puis remplacés par des interviews : pour quelle raison?
Matt Forger : A vrai dire, je ne sais pas pourquoi. Mais je pense que ces interviews, même si elles sont intéressantes car elles permettent de mieux comprendre la réalisation de l’album, ne procurent pas le même plaisir qu’une bonne chanson.

 

MJ data bank : Quel a été votre rôle dans la production des rééditions 2001 et du coffret The Ultimate Collection sorti en 2004?
Matt Forger : J’étais chargé de rechercher les chansons que les producteurs pensaient être les plus adaptées pour accompagner ces produits. Chaque projet avait un but différent. Pour les Special Editions de 2001, nous avons cherché les chansons qui ont fait partie du processus créatif de chaque album. Un aperçu de la conception d’un disque. Pour The Ultimate Collection, il s’agissait de retracer la carrière de Michael : montrer son évolution via les chansons et ainsi mieux le définir en tant que chanteur et compositeur.

 

MJ data bank : Thriller – Matt Forger : Conclusion ?
Matt Forger : Thriller est sorti au moment où l’industrie du disque se trouvait au plus mal, un peu comme ce que nous vivons à l’heure actuelle. La qualité de cet album a inspiré beaucoup de gens, dans le monde de la musique et en général.
L’énergie et l’émotion contenues dans les performances de Michael étaient incroyables. Cela a revitalisé les gens, ils ont à nouveau cru en la musique et sa faculté de réaliser de belles choses. Et des projets tels We Are The World l’ont clairement démontré. Il y avait une vague d’optimisme et les gens avaient une bonne image d’eux-mêmes et du monde qui les entourait. C’est la musique qui a permis cela. Quel médium puissant. Si seulement nous pouvions aujourd’hui trouver la même énergie, la même émotion, et le même désir de faire de ce monde un endroit meilleur. Et comme Michael pose si bien la question dans Man In The Mirror, il faut commencer par changer soi-même afin de voir les choses changer autour de soi. Que cela est vrai !

 

A very special Thank You to Mr. Matt Forger for his time and dedication.

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